Brève socio-psychologique : Le syndrome des cathédrales.



Une fois la stupeur des flammes passée et les enjeux politico-financiers soustraits, quelle analyse porter sur l’engouement populaire pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris ?

Chacun voit dans ce fait-divers ce que son coeur porte. Les affects, cela ne peut s’analyser dans un contexte général, chaque sentiment humain étant incomparable à un autre.

La question générale du pourquoi n’en reste pas moins intéressante.

Pourquoi une telle disproportionnalité de réactions face à une personne allongée sur un trottoir français ou face à un monument historique en flammes ?

Pour analyser cet événement d’un point de vue sociologique et psychologique, il faut tout d’abord prendre un peu de recul, et poser une première question :

Pourquoi l’Homme a-t-il toujours entrepris d’immenses constructions architecturales, tout au long de sa courte Histoire ?


Notre-Dame de Paris ou de Strasbourg, les Pyramides de Gizeh, les Temples sud-américains, Petra, le Parthénon, l’Empire States Building… Que d’oeuvres aux proportions gigantesques, ayant un objectif commun : perdurer à travers les âges et les hommes.

L’être humain, confronté à sa propre mortalité, cherche inéluctablement à contourner les règles de l’univers. Durer, et ne pas mourir (ou du moins, pas “entièrement”).

Nous cherchons tous à laisser une trace de notre bref passage. Rares sont ceux qui, pour cette mission ultime, ont les ressources pour bâtir une pyramide. L’objectif n’en reste pas moins le même.

Les constructions imposantes cherchant à s’inscrire dans le temps naissent bien souvent d’une volonté commune d’individus, réunis sous une bannière théologique ou non.

Mais pas uniquement. Les pyramides en sont un exemple parfait : elles ne servaient à l’ascension que d’une seule âme.

Le gigantisme ne sert donc pas obligatoirement le groupe.

N’est-ce pas le propre de l’être humain que d’être égoïste face à la mort et à la postérité ?

Notre-Dame, en dehors du symbole religieux, c’est une icône quasi millénaire d’immortalité dans le coeur des hommes.

La bâtir et la reconstruire, c’est déjouer l’emprise du temps sur notre courte existence animale.

Est-ce alors manquer d’humanité que de réunir aussi rapidement des capitaux pour cette noble dame de pierres, tandis que les fonds manquent pour le vivant ?

Le contraste ne peut que laisser perplexe. Mais il se comprend de ce point de vue.

Dans le coeur des gens, sauver Notre-Dame, c’est sauver tout le monde. Le bien commun n’est plus si abstrait s’il revêt une image aussi forte culturellement.

Ce n’est donc pas par manque d’humanité que certains donnent pour Notre-Dame, sans jamais l’avoir fait pour une autre cause.

Cette dualité matériel / humain pointe cependant du doigt une immense distanciation entre les personnes.

Il ne faut pas creuser bien loin pour l’analyser.

L’Homme ne se retrouve plus dans son prochain. En tous cas bien moins que dans un monument symbolique. Cela paraît froid et insensible. Et c’est un fait.

Pourquoi en est-on arrivé à pleurer ensemble des catastrophes générales, aussi bien humaines que matérielles, alors que l’on se montre foutrement insensible à la vue d’un SDF ?

Par défaut, nous sommes formatés à repousser toute forme d’inconfort. À réduire toujours plus notre labeur pour un résultat “similaire”.

Les émotions négatives sont bannies au rang des tabous et des vices.

Voir souffrir un autre être humain directement et de ses yeux, c’est faire face à tout ce que l’on rejette.

Alors, on détourne le regard.

Tous, nous fermons les yeux. Même ceux qui se pensent concernés.


Individualisation. C’est le dogme de l’ère moderne, où l’individu est sacralisé.

Son bonheur et son bien-être : sa mission personnelle majeure.

Tout ce qui entrave de près ou de loin cette course effrénée et utopique est à bannir.

Nous DEVONS être heureux, ou faire semblant si nécessaire.

Les réseaux sociaux fleurent bon la perfection simulée, à coup de filtres photographiques et d’instantanés hors contexte.

Ne parlons pas des magazines, où le culte de l’image atteint son paroxysme depuis des lustres.

Dans notre quête moderne de la perfection, nous rejetons tant consciemment qu’inconsciemment toutes tares.

La misère, la guerre, la mort… Autant de notions quotidiennes que nous solutionnons par l’esquive, à défaut de faire face.

Il est bien plus agréable et distrayant de regarder des vidéos de chatons sur YouTube que d’ouvrir les yeux sur notre société de l’inégalité.

Pouvons-nous blâmer notre voisin ou un président d’une multinationale de donner pour Notre-Dame, alors que leurs yeux ne s’arrêtent jamais sur ce qu’ils ont sous leurs nez ?

Nous sommes tous, à une échelle qui nous est propre, dans un fonctionnement similaire.

Il est là, le syndrome des cathédrales. Dans ce double constat :

  1. Un monument, dans l’imaginaire collectif, c’est l’incarnation de l’immortalité, et donc réciproquement de notre mortalité animale.

  2. L’individualisme à l’excès a conduit à la déshumanisation de la notion de “bien commun”. L’intérêt général se concrétise alors matériellement.

Qu’il est facile de juger, que l’on soit pour ou contre une idée. Le plus difficile reste toujours de respecter.

Elle doit être là, notre priorité. Se respecter soi et respecter l’Autre, autant que l’on souhaite être soi-même respecté.

Il appartient à chacun de nous de choisir les notes d’un cercle vertueux plutôt que celles d’un vicieux.

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